Une Maison pour 4 – Ep 27 _ Par CamilleC

Notre vie à quatre. Journal. Samedi 29 octobre 2016. Jour 15 – suite-

Je roule le plus vite possible dans la nuit basque. Il pleut encore. Je ne croise presque personne à cette heure avancée grâce à cette météo qui n’a pas incité grand monde à sortir. Arrivé chez nous je frappe doucement à la porte. Carine m’ouvre. Elle est pâle, nerveuse mais me rassure immédiatement : «Tout est OK on t’attendait ».

Je la suis, on monte, pousse la porte de votre chambre, notre ancienne chambre. Je me rends compte que je n’y suis pas rentré depuis ton arrivée chez nous. Tu es là. Et Max aussi. Vous avez parfaitement rempli votre mission.

Tu l’as appelé, tu lui as proposé une soirée « comme autrefois », lui a parlé aussi de la présence de Carine. Il a marché. Vous avez bu, vous avez ri et puis tu lui as proposé « pour une fois » d’inverser les rôles. Et excité comme vous avez dû l’exciter il a dit oui. Il s’est retrouvé attaché, bâillonné, immobilisé. Et le voilà mains attachées dans le dos, gag en bouche, pieds attachés.

Vous avez même avancé le travail en lui remettant boxer, pantalon et chaussettes et en ajoutant quelques mètres de lien autour de ses cuisses et épaules. Apparemment ce fut épique mais le paquet est prêt. On verra tout à l’heure pour son haut. Le temps tourne et il faut déjà que l’on enchaîne.

Je passe mon imperméable par-dessus mon costume et mon manteau. Tu mets bottes et ciré. « Tu as ses clés ? » « Oui ». « On y va alors. » Il faut bien 5 minutes et toute notre énergie pour bouger les 85 kilos du Viking, surtout que malgré toutes ces cordes il arrive encore à gigoter comme un ver de terre. Heureusement que le quartier est on ne peut plus calme à cette heure mais le voilà enroulé dans un drap tenant à peine dans le coffre de sa berline. « Tu as bien tes gants ? » « Oui » « En route alors ».

Un petit signe de la main pour Carine qui nous regarde depuis la fenêtre de la cuisine et nous rejoignons chacun une voiture. Le timing est parfait. Encore assez tôt pour que les premiers marins professionnels prennent la mer. Et nous voilà reparti sur le chemin inverse d’il y a à peine une demi-heure…

 

Le parking du port est aussi désert que nous pouvions l’espérer. Je peux me garer sur le quai, à à peine trois mètres du « Pantxo », ce petit, mon Dieu qu’il est petit!, bateau de plaisance que j’ai loué ce matin par téléphone au nom de Max avant de venir déposer la caution à la capitainerie et récupérer les clés ce midi.

Tu es restée derrière moi. Te voilà garée. A deux le transfert de Max à bord est compliqué mais il faut croire que le stress et l’excitation nous donne des forces insoupçonnées. Tu es grande, sportive, jeune aussi, et j’ai l’impression que c’est plus moi qui ai des difficultés à suivre le mouvement que l’inverse! Le voilà posé dans la cabine. On l’entend mugir dans son bâillon. Nous bougeons les voitures pour qu’elles restent le plus discrètes possible pendant notre balade, notre « partie de pèche matinale ».

On démarre le petit diesel. Puis tu prends la barre. Quelle chance nous avons que tu ais passé une bonne partie de ta jeunesse à naviguer en Bretagne ! Amarres larguées, les lumières de Ciboure s’éloignent doucement, nous descendons la rivière, puis traversons la baie dans une mer relativement calme. Mais dès qu’on laisse à gauche la digue de Socoa les vagues se font plus fortes. Avec ce temps pourri que nous avons depuis plusieurs jours la houle est puissante. Dans le noir, sous la pluie, dans le vent et la pluie nous laissons derrière nous le monde des hommes.

Nous ne nous sommes quasi rien dit depuis que nous avons quitté la maison. Je regarde la mer, nerveux, me tourne vers toi : «Tu crois qu’on va arriver à rentrer ? » « Il va bien falloir ! ». Je discerne sous une bâche sur le pont tribord la forme du petit kayak, tout neuf, acheté ce matin chez Décathlon avec deux gilets de sauvetage et un ciré trop grand pour moi, que j’ai monté à bord après mon passage à la capitainerie. Il a l’air minuscule, et l’océan fait un bruit d’enfer. J’ai peur.

 

D’après le GPS nous sommes à deux kilomètres au large du Fort de Socoa. Tu mets le moteur au ralenti. Tu me regardes. Je débâche. J’enfile mon gilet, je te donne le tien. Je mets le kayak à l’eau en l’attachant solidement au bord avec deux amarres. Tu as sorti le grand ciré, le pull et le manteau de Max. On regarde le drap blanc qu’on avait presque oublié. « Prête ? » « Oui ». Le drap ôté, les yeux de Max nous fusillent, et malgré le vent et la mer ses mugissements sourds se font entendre.

Tu t’assois sur son corps et défais les liens de ses cuisses et de ses pieds. Tu essais de le retenir autant que possible avant de basculer sur le côté, même si il a toujours les bras attachés et collés dans son dos par deux séries de cordes il arrive à se mettre debout. Je suis resté dans l’ombre. Je sais que je n’aurai pas plusieurs chances. La rame s’écrase sur sa nuque, il s’effondre assommé. Tu esquisses un sourire « Bien. ».

Le plus vite que nous pouvons, ballottés par la houle, on libère ses bras, lui enfile son pull, son manteau, le ciré. On libère enfin sa bouche. J’ai ramassé les cordes, le bâillon, tout mis dans le sac en plastique qui nous a servi à transporter ses vêtements. Un dernier effort. Un gros « plouf ». Un petit « plouf ». Putain on a failli oublier de balancer sa clé de bagnole. Puis un peu d’équilibre pour arriver à grimper dans le Kayak, larguer les amarres, tirer les cordes et les glisser dans le sac. Nous ne nous sommes pas regardés, nous n’avons rien vu. La pluie s’est enfin arrêtée. Au loin, vers les petites lumières qui indiquent le but à atteindre quelques étoiles apparaissent.

 

Il nous a fallu ramer une bonne demi-heure dans le noir, trempés, épuisés, essoufflés. Une nouvelle fois j’ai l’impression que c’est toi qui mène, qui donne le plus gros de l’effort nécessaire. Tu es comme en transe. Je ne me retourne qu’une ou deux fois pour te voir. Tes yeux brillent comme deux diamants verts. On abandonne le kayak sur la plage de la digue du port. Il fera le bonheur de quelque local…

Nous ne traînons pas sur le parking. Un bateau de pêche part, il passe quasi silencieux comme un fantôme devant nous, sur la rivière. La première lueur du jour commence à poindre. Encore cette route, ces 15 minutes de silence entre nous. Tu ne dis pas un mot. Je me concentre sur les virages. On jette le sac et les gilets de sauvetage dans une benne perdue au bord de la route à mi-chemin, j’enlève mon imper, le fout dans mon coffre. Je suis presque sec dessous, mis à part mes pieds.

Nous voilà arrivés, j’ai peur qu’un voisin ne se réveille tôt, ne voit ma voiture. Je ne coupe même pas le moteur devant la maison. Je vois ta silhouette qui s’engouffre dedans, à la fenêtre je crois déceler celle de Carine. Allez une dernière fois ces maudits kilomètres. Me garer, près de la maison, puis descendre acheter des croissants à la Boulangerie de L’Océan qui vient d’ouvrir, au coin en passant je vois les bateaux du port de plaisance, bien rangés, bien calmes.

Je remonte, je rentre aussi silencieusement que possible dans la vaste maison alors que le soleil nous offre son premier rayon de ce beau dimanche. Je regarde ma montre. Cela fait presque 4 heures que je suis parti. Je pose mon manteau au vestiaire. Tout est silencieux. Je pose les croissants sur la table de la cuisine. Je passe une tête au salon.

Isabelle et Tony dorment l’un contre l’autre sur le canapé, dans la tenue dans laquelle je les ai quittés. Alexia et Marco sont toujours sur le tapis près de la table basse. Recroquevillée sur elle-même, nue, Alexia me fait l’effet d’un petit animal assoupi. Je retourne vers le vestiaire. Je récupère mon portable dans son sac. Tapote le SMS prévu pour toi. « Bonjour Margot. La nuit a été longue ici. Je t’embrasse ». Finalement je m’assois à la table de la cuisine. Mes pieds devraient être secs avant qu’ils ne se réveillent.

à suivre…

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